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Polyart von Milani Valéry · 1. Juni 2026

Composition électroacoustique à l'image - « La Coquille et le Clergyman »

Au sein du CRR d'Amiens Métropole, je poursuis actuellement un cursus sur projet, notamment en lien avec la pratique classique, la musique actuelle et la composition électroacoustique. Dans le cadre de ces études en effet, outre mes pratiques instrumentales (violoncelle et basse), je privilégie un projet de composition électroacoustique associé à l'image. Le film « La Coquille et le Clergyman » de Germaine Dulac (1882-1942) m'en donne l'occasion pour plusieurs raisons : ce film aura cent ans en 2028, cette réalisatrice est née à Amiens (elle y a suivi sa scolarité primaire) et elle est aussi l'une des très rares cinéastes françaises avec Alice Guy, de cette période. C'est également un film muet en noir et blanc. L'idée m'est venue d'en proposer une bande-son, d'autant que j'ai travaillé plusieurs années à différents postes et corps de métiers dans le monde cinématographique et audiovisuel.

Un film surréaliste ?

« La Coquille et le Clergyman », film réalisé par Germaine Dulac en 1928, est considéré comme le premier film surréaliste, d'autant qu'Antonin Artaud en fut scénariste avant « Un chien andalou » et « L'Âge d'or », sortis respectivement en 1929 et 1930.
En voici une ébauche de synopsis :
« Un homme habillé de noir, un clergyman, verse, à l'aide d'une grande coquille d'huître, un liquide noir dans des flacons qu'il brise ensuite. Une porte s'ouvre, un officier couvert de médailles apparaît, brise la coquille avec son sabre et sort. Le clergyman le suit à quatre pattes jusque dans la rue… »
La suite est impossible à décrire car Germaine Dulac refuse la narrativité. Avant ce film, elle est déjà considérée comme une cinéaste d'avant-garde. Ce film propose un parcours onirique : le prêtre se retrouve violemment confronté à son désir interdit. Il est déchiré entre pulsion charnelle et état sacerdotal ; le film en explore les tensions inconscientes. Germaine Dulac substitue à la narration traditionnelle un enchaînement d'images où la logique du rêve règne en maître. Ruptures temporelles, reflets démultipliés et métamorphoses incessantes traduisent les mouvements d'un inconscient en proie au désir. Ce trouble intime se double d'un affrontement symbolique entre le clergyman et le général, figures rivales du pouvoir religieux et militaire qui, chacun à sa manière, cherchent à dompter le corps et à discipliner le désir. La femme, réduite à l'objet de leur rivalité, révèle l'hypocrisie d'institutions qui répriment tout en excitant la tentation.

André Breton, dans le Manifeste du surréalisme, célèbre la libération des automatismes psychiques recherchée dans l'écriture automatique. La réalisatrice transpose à l'écran l'exploration de l'inconscient que la littérature cherchait à atteindre par ce biais. Mais elle va au-delà du surréalisme : en tant que cinéaste d'avant-garde, elle s'affranchit de la simple illustration du programme de Breton — lumière, rythme et mouvement deviennent le langage même de l'esprit, délivré des chaînes du récit. Femme pionnière dans un univers masculin, elle inscrit ainsi son œuvre dans une double conquête : celle d'un art affranchi des codes et celle d'un regard féminin capable de sonder les pulsions que la société s'acharne à voiler. Antonin Artaud, scénariste du film, ne reconnaissant plus son scénario de départ — qui n'était qu'une provocation —, et le groupe surréaliste conspuèrent ce film en intervenant violemment dans la salle lors de la première projection.

Dans mes recherches sur les liens entre électroacoustique et cinéma, j'ai découvert que Dziga Vertov, réalisateur avant-gardiste russe influencé par le mouvement futuriste russe, avait composé des pièces sonores à partir d'enregistrements réalisés avec un Pathéphone, à partir de sons concrets (je renvoie au site du musicologue Philippe Langlois, directeur du Département de la pédagogie et de la documentation à l'IRCAM, Les cloches d'Atlantis). On peut également évoquer les symphonies d'Arseny Avraamov, dans lesquelles il intègre, dans le sillage des futuristes russes, les aspects les plus expérimentaux de la musique bruitiste.
Germaine Dulac réalisera un film, « Arabesques », qui constitue une tentative de retranscription filmique des Arabesquesde Claude Debussy. Alice Guy, quant à elle, réalise entre 1902 et 1906 des « Phonoscènes » : une série d'enregistrements de chanteurs, d'extraits d'opéras et de sons du quotidien.

Bandes sons et électroacoustique

L'une des premières choses qui m'est venue à l'esprit concernait certaines pratiques communes à l'électroacoustique et à la partie appelée post-production d'un film, plus particulièrement dans le domaine du montage.
Ces pratiques communes sont le montage cut, la surimpression et les fondus enchaînés. Tout ce travail sur les échantillons (samples) enregistrés — les enregistrements pouvant aussi être comparés à la partie tournage d'un film (dans ma pratique de l'électroacoustique, j'utilise fréquemment des sons que j'ai enregistrés moi-même) —, des sons créés, que l'on garde ou que l'on rejette, puis que l'on agence pour donner une cohérence à une composition, tout comme ces bouts de pellicule que l'on garde ou rejette et que l'on agence afin de finaliser le film.

Il faut aussi souligner l'apport important de la musique Electroacoustique sur ce qu'on appelle le « Sound Design » pratique utilisant des éléments sonores afin d'obtenir un effet désiré. Il est employé dans différentes industries comme le cinéma, les jeux vidéos, le théâtre, la réalisation de livres audio,ou la publicité. Le sound design implique généralement la manipulation d'instruments ou de corps sonores. La discipline recouvre à la fois des gestes artistiques (choix esthétiques, création d'identités sonores) et des compétences techniques (traitement du signal, spatialisation, synchronisation), l'apparition aussi de Cinematic sound Effect ou de banques sons dédiées au cinéma et de logiciels dédiés

La bande son

Pourquoi le terme Bande-Son, plutôt que musique de film, comme nous l'avons vu précédemment, il s'agira pas de traiter uniquement la partie musicale, nous y reviendrons.

Pour l'instant, le projet de bande-son est toujours en « work in progress », mais quelques orientations se dessinent déjà.
L'une de mes premières interrogations pour aborder ce travail a été : que doit être cette bande-son, du moins dans le traitement de sa partie musicale une composition autonome par rapport au film, ou ce que l'on définit comme une bande-son « classique », c'est-à-dire une matière sonore au service du film, de sa dramaturgie
Après réflexion, j'ai décidé de rester au service du film afin de ne pas provoquer une forme de confrontation ou d'antagonisme entre les deux médiums, et pour que l'attention du spectateur ne soit pas détournée du film ou n'en perturbe pas trop la vision. Cela m'autorisera des discontinuités dans la trame sonore proposée. Pour moi, le film doit rester l'acteur principal.
Se pose également la question du format de diffusion sonore : elle se fera sur plusieurs points sur le lieu de projection, dans une configuration d'acousmonium ou de diffusion de salle de cinéma. Je ne suis cependant pas encore définitivement fixé sur le choix entre stéréo et 5.1.
Concernant la bande-son, elle principalement la fonction d'être extradiégétique, c'est-à-dire un son qui ne fait pas partie de l'action ou qui n'est pas lié aux événements dans l'œuvre de fiction. Un son extradiégétique (musiques et autres) ne peut pas être entendue par les personnages du film. La plupart des musiques de films sont extradiégétiques. La majorité de mon travail sonore sera extradiégétique mais ne sera pas illustratif à l'exemple de l'usage qui en est fait dans une majorité des films. Comme par exemple,l'usage de violons larmoyants, chargés de signifier au spectateur : « Attention, la scène est triste ou dramatique, vous devez compatir » Mais je ne m'interdis pas l'usage de son intradiégétique sur certaines séquences ou scènes.
Le son intradiégétique, est un son qui émane des personnages ou des objets présents dans l'image — comme une radio qu'un personnage allume ou une télévision visible à l'écran. Intégrer le son intradiégétique permettra de jouer avec ce que l'on voit à l'image : y créer des antagonismes, des télescopages chers aux surréalistes, jouer sur les entrées et sorties de champ, jouer sur le champ et le hors-champ — en définitive, dialoguer avec le langage cinématographique.

La majorité des sons seront ainsi fixés, y compris la plupart de ceux provenant de Max/MSP. Je me laisse néanmoins la possibilité, à certains endroits déjà quasiment déterminés, de créer des algorithmes pseudo-aléatoires qui évolueront dans le temps.

Quelques liens

The Seashell and the Clergyman 1928 (Restored Full Movie)
Germaine Dulac, figure majeure de l’avant-garde cinématographique | CNC
Alice Guy, première réalisatrice de fiction | CNC
Dziga Vertov, sono-portrait | France Culture
Dziga Vertov — Wikipédia
Michel Chion — Wikipédia
Blog | Michel Chion

Compositeur de musique électroacoustique, publications sur le cinéma

« Le son aux cinéma », Cahiers du Cinéma, 1985
« La Musique au cinéma » Fayard, 1995

Bells of Atlantis – Philippe Langlois
Extrait La Coquille et le Clergyman.mp4 (11.15 Mo)